A: Son Excellence Oleg Shamshur, Ambassadeur d’Ukraine à Paris

Monsieur l’Ambassadeur,

Nous avons pris connaissance de votre article « Réflexions sur la myopie politique »Nous allons tenter d’y apporter un éclairage de citoyens français.

Nous partageons votre perception du problème. Nous trouvons même, que certains de vos propos sont presque trop pondérés: « les chansons douces des sirènes russes trouvent facilement des oreilles compatissantes dans les milieux politiques français ». Il ne faut pas avoir peur des mots. Nous savons tous que, pour nombre de ces « oreilles », il s’agit d’espèces sonnantes et trébuchantes ainsi que d’autres intérêts presque moins avouables. La compétition est féroce pour s’attirer les faveurs du Kremlin. En ce moment, notre classe politique est comme une meute qui s’excite en sentant venir la fin de la partie. Pour le Président Hollande et pour son gouvernement, c’est l’hallali. La perspective de la lutte pour les présidentielles et les législatives de 2017 voit la cause ukrainienne devenir une arme politique contre ceux que l’on veut remplacer demain. « Une profonde déception pour moi tout d’abord en tant que citoyen de l’Ukraine ». Si nous pensons, que vous avez raison de vous placer sur le plan moral, nous considérons, néanmoins, que votre approche est insuffisante et, pardonnez-nous, quasi-défaitiste.

Certes, la détresse de l’Ukraine est réelle. Mais peut-elle émouvoir les Français plus que les milliers de noyés de la Méditerranée, que les civils bombardés en Syrie, que les milliers de victimes de Boko Haram, que les millions de morts des conflits de l’Afrique équatoriale? Que fait la France au sujet de toutes ces victimes? Pourquoi l’Ukraine pourrait-elle attendre plus que ne reçoivent ces malheureux?

De leur côté, si désireux d’appeler la compassion à leur égard, les Ukrainiens manifestent-ils de façon déterminée cette compassion pour les autres victimes du chaos mondial? Appuyée par la victoire de Jamala à l’Eurovision, l’Ukraine s’émeut du sort des Tatars de Crimée pour mieux revendiquer son intégrité territoriale. Ce n’est que justice, voir à ce titre l’article d’Informnapalm: « « Krim Nach: La Crimée est à nous! » ou pour rétablir la vérité historique ». Mais que fait l’ancienne « Eglise du silence », l’Eglise grecque-catholique notamment, à l’égard des Chrétiens du Levant, aujourd’hui victimes de persécutions ethnocidaires, qui les balaieront de cette région du monde, la première évangélisée? Pourquoi les Ukrainiens voient-ils souvent les atrocités syriennes comme une concurrence, plutôt que de fusionner leurs revendications légitimes à la face du monde? Pourquoi ne pas approfondir des actions communes comme cela s’est déjà fait en octobre 2015?

Soutenir l’Ukraine, dans son effort de guerre, a un coût élevé. Il se compte en milliards d’Euros prêtés, par l’UE. Les sommes ne seront probablement pas toutes remboursées. Les sanctions ont un coût, elles aussi. Le soutien existe donc. Il est plus important que pour de nombreux pays en grande difficulté. On rappellera aussi l’annulation du contrat Mistral qui a coûté plusieurs centaines de millions d’Euros. La France est le pays qui a payé le plus cher, à ce jour, pour préserver l’Ukraine.

Nous pouvons comprendre les Ukrainiens dont beaucoup de familles luttent au quotidien pour tenter de conserver une vie décente à leurs proches. Nous pouvons comprendre leur indignation sélective. Mais, l’indignation n’est pas une tactique et encore moins une stratégie. Aujourd’hui, dans ce monde pragmatique et pressé de vivre, mettre régulièrement, en avant, l’argument des « fils morts pour l’Ukraine » ne va, hélas, bientôt plus faire d’effet. Il faut aussi avoir des arguments d’un autre ordre. Monsieur l’Ambassadeur, vous et votre peuple risquez de vous enfermer dans la souffrance et l’isolement d’êtres incompris. « Malheureusement, comme on le sait maintenant, la même « initiative » visant à blanchir le pays agresseur, risque de se reproduire le 8 juin » Cette capitulation amère sera sans issue. Il est, malheureusement, vain de s’imaginer que le monde entier doive plus de compassion au peuple ukrainien qu’à d’autres peuples, parce que son histoire a été tragique. A chaque événement pénible, l’ambassade fait part de sa consternation et puis elle sort des écrans. La prochaine « poutinerie », la prendra encore par surprise. Elle se fera insulter, à nouveau, par la clique Mariani. Elle aura le droit à un autre Moreira. Nous avons déjà eu l’occasion d’analyser dans le détail un état d’esprit relativement similaire, ici: « Vers une levée des sanctions?«  Nous vous invitons à en prendre connaissance. Vous y trouverez une mise en perspective contradictoire de ce que vous exprimez en d’autres termes, mais le diagnostic reste le même: une compréhension un peu incomplète de ce qui se passe en France et une résignation dangereuse.

Nous avons appris, hier, la mise au vote de la résolution Pozzo di Borgo grâce à un poste Facebook de Madame  Iryna Gerashchenko « MPs from Ukraine to visit French Senate before vote (08/06/2016) about lifting Kremlin’s sanctions« . Si l’on en juge par la date de votre article cette information est disponible depuis plusieurs jours. Pourquoi ne pas l’avoir fait passer plus largement? Pourquoi dans un pays, la France, littéralement noyé par la propagande poutinienne ne pas chercher, pour une fois, à anticiper? Dans notre texte mentionné précédemment,« Vers une levée des sanctions?« , nous émettions la conclusion suivante: « Si le vote du 28 avril 2016 ne sert pas de leçon en France et en Ukraine, nous pouvons déjà préparer un communiqué lors de la levée réelle des sanctions, isolant un peu plus la juste cause ukrainienne de la population hexagonale. Est-ce bien le but? Il faut agir, refuser cet attentisme et cette fatalité désastreuse. Le temps presse avant la prise de décision de l’éventuelle reconduction des sanctions, en juillet 2016. »

Nous ne pensions pas que cette conclusion serait si rapidement d’actualité. L’Ukraine doit dépasser son émotion. Elle doit faire comprendre aux populations européennes qu’elle les défend de l’expansionnisme agressif du régime de Poutine, devenu sa drogue et sa condition de survie. L’Ukraine ne doit pas traiter avec dédain les arguments économiques de ceux qui réclament la levée des sanctions, même si tout y mis dans une sorte de bouillie à laquelle la poutinosphère nous a habitués. Sa diaspora doit se mobiliser de façon pro-active et non pas réactive. Elle ne doit pas déserter le champ médiatique français. Elle doit l’occuper. L’ambassade d’Ukraine à Paris doit être à l’initiative de la conquête des cœurs français. C’est seulement avec une véritable stratégie d’information et des objectifs clairs que la société civile française, plus généreuse et moins aveugle que sa classe politique, rejoindra votre diaspora et prendra fait et cause pour l’Ukraine, au lieu de s’en éloigner. Aidez-nous à vous aider. Ensemble disons: « Kremlin, sanctions, 8 juin 2016: le Sénat français n’est pas à vendre!« 

RAZOM!

Nous vous prions de bien vouloir agréer, Monsieur l’Ambassadeur, l’expression de notre considération respectueuse.
Bernard Grua, Ex porte-parole et co-fondateur bénévole du collectif No Mistrals for Putin

Publicités